Ethique du libre dans l’art et la culture
4 ans après la création de la Licence Art Libre (http://artlibre.org/), il est temps de faire un premier bilan des usages et de l’acception du libre dans le champ de l’art et de la culture.
Le libre est désormais une cause trop entendue pour ne pas reposer sur des malentendus.
Perdus dans le dédale des licences multiples et fastidieuses, étrangers à la culture historiciste qui pendant quelques siècles a su imposer tant bien que mal une déontologie du référencement des concepts et des savoirs, pressés par les impératifs d’une économie individualiste qui, à bout de souffle, entrave
de plus en plus l’accès aux biens matériels et immatériels, les nouveaux usagers de la culture assument une conception du libre aussi confuse qu’inconsistante.
Le mot libre sonne creux et renvoie chacun à sa propre errance, à l’aliénation qui le ballotte capricieusement d’une envie à l’autre. Liberté galvaudée.
La liberté technique : le principe de nécessité n’est pas suffisant.
Une conception de la liberté calquée sur les possibilités des TIC, relève d’une soumission à un principe de nécessité techniciste. C’est l’abdication face aux broyeurs de contenu qui réduisent et diluent les connaissance pour en assurer la fluidité. C’est l’abandon d’un projet de liberté voulu,
construit et transmis, (liberté, égalité, fraternité) au profit d’une liberté facile et consumériste (ubiquité, mobilité, flexibilité).
Dans sa description extatique de l’intelligence collective travaillée par le déluge informationnel, Pierre Lévy annonce l’émergence d’une culture qui, à l’instar des traditions orales, tend vers un effacement de l’auteur pour se produire dans l’interprétation et l’événement. Une telle culture serait
créatrice de jeux et de rituels [1]
Cependant, dans les cultures orales traditionnelles, jeux et rituels reposaient sur une mémoire collective, celle des mythes et des méta-récits qui en fournissaient la structure séculaire. L’épaisseur du temps lestait leur ancrage.
Mais où sont les méta-récits qui structurent notre culture globalisée ?
Quelle est la temporalité qui les étaye ? L’exemple des nouveaux rituels urbains que sont les flash mobs est instructif : incarnation du réseau, dynamique de la rumeur, simulacre d’auto organisation réalisée au prix d’une obéissance aveugle, le tout déjà infiltré et surdéterminé par des opérateurs marketing.
L’anonymat, la fluidité des informations inoculées et coupées des sources qui permettraient de construire un rapport de confiance, aboutit au jeu de la croyance et de la manipulation, à une culture du buzz.
La liberté éthique : l’art de donner, de prendre et de transmettre.
Quel usage peut-on faire d’une connaissance mal donnée ? Celle qui n’est pas attribuée, non datée, ou mal référencée ? Quel crédit peut-on y apporter ?
Ce qui donne valeur à une connaissance ou à une expérience esthétique, c’est le pacte qui lie le sujet universel et collectif de l’énoncé, aux individus singuliers qui portent ce sujet. Sans le respect de ce pacte, la relation de
confiance dans une connaissance partagée, laisse place à l’imposture, la manipulation, la magie, et dans le meilleur des cas, à l’inconsistance. Or, toute la teneur de l’art est justement de nous affranchir de ces aliénations.
Ce dernier développement prend appui sur les conceptions de la liberté et de l’éthique telles qu’elles sont développées par Gilles Deleuze, via sa lecture de Spinoza [2], et sur les suites qu’y apporte Alain Badiou, dans "L’éthique, essai sur la conscience du mal" [3]
Conclusion :
Si la fonction purement instrumentale des licences libres est relativement limitée dans le champ des pratiques artistiques et culturelles, par contre elles gardent une valeur d’exemplarité qui s’avère tout à fait précieuse, en ce qu’elles énoncent sous forme de règles contractuelles, les principes qui animent une éthique du libre.
Il est cependant important que les utilisateurs de ces licences en fassent un usage suffisamment rigoureux pour permettre une bonne transmission des connaissances, tout comme il est important de ne pas surévaluer la portée des licences au détriment de la mentalité, c’est à dire la vigilance éthique, qui accompagne leur usage.
Enfin, un retour sur les TIC s’impose, car il s’agit aussi d’améliorer les conditions et les usages techniques qui assureront une meilleure fiabilité (stabilité et traçabilité) aux ressources en ligne.
Isabelle Vodjdani
Artiste, Maître de conférence à l’UFR d’arts plastiques et sciences de l’art, Université de Paris I, Membre de Copyleft_Attitude, Responsable éditoriale de http://www.transactiv-exe.org
Remerciements : cette réflexion a été nourrie et stimulée par des échanges avec Antoine Moreau (
http://antomoro.free.fr/ ), avec les membres de Copyleft_Attitude, et avec Netlex (http://www.netlexfrance.com/weblogs/).
Isabelle Vodjdani - Copyleft : 12/12/2003 : Autorisation de copier, diffuser, modifier ce projet de texte, selon les termes de la Licence Art Libre : http://artlibre.org